Rivieras des deux mondes.

Jun 11, 2014

La main au colletLe XXe siècle commençait à peine, et le monde à peine digéré par ses soins, l’Europe s’ennuyait en attendant la guerre. A Paris, les dames libérées des effrois des révolutions passées avaient grand besoin de soleil, et d’air frais. Les nouvelles avenues du Baron Haussmann puaient la sueur, et les cheminées des usines emplissaient les faubourgs. Des ouvriers en blouse de moleskine bleu et casquette plate se baladaient clope au bec, passant par grappes de l’atelier au troquet dans un vacarme assourdissant. Les apaches et les marlous occupaient la Bastoche, et on jouait du surin rue de Lappe. Paris était devenu irrespirable. Fort heureusement, au départ de la toute nouvelle Gare de Lyon, les  locomotives surpuissantes de la compagnie Paris Lyon Méditerranée gagnaient désormais la Savoie, la Provence et même l’Italie en moins d’une journée. Et la bas, sur la côte, une société nouvelle s’amusait au son des orchestres, et dépensait son argent dans des casinos somptueux.

Accourus de toute l’Europe, des rois et des princes se faisaient construire des villas. Ils venaient d’Angleterre, de Russie et d’ailleurs pour s’installer sur la riviera, à Cannes, à Nice, ou à Monaco. Les yachts s’amarraient au port, et les têtes couronnées débarquaient en tenue blanche, casquette de capitaine et blazer bleu. Le style navy avant l’heure. On construisait des hôtels aussi beaux qu’à Londres, avec chambres pour les bonnes et armoires pour les tenues légères. Il paraissait même que le Tsar s’apprêtait à financer la construction d’une cathédrale orthodoxe à Nice. Et l’on murmurait dans les salons que la protection divine ne serait pas de trop pour aider le Grand-Duc Andrei Vladimirovich à cesser de perdre l’argent de sa famille au Casino.

Tsar Cannes

La famille impériale russe en vacances à Cannes, 1906.

Quatre ans de folie meurtrière n’y firent rien. Les russes, désormais installés à résidence durent renvoyer quelques domestiques, et l’on ne vit plus parader en famille le Tsar, les grandes duchesses et la tsarine. Mais les anglais se firent plus nombreux, et les américains, nouvelles fortunes d’un monde sans rois commencèrent à affluer eux aussi, pour profiter du doux climat printanier à l’ombre des citronniers. Chez eux, de l’autre côté de l’Atlantique, la Californie allait bientôt produire plus de chômeurs que de films, malgré l’ouverture du canal de Panama et le boom économique apportés aux ports de la région. Côté farniente néanmoins, les stars d’Hollywood et les chanteurs new yorkais commençaient à s’installer à Palm Springs ou Santa Monica, pour profiter au choix de l’arrière-pays ou de la fraicheur des vents du pacifique. Portant sur la tête le Panama popularisé par Roosevelt quelques années plus tôt, l’Amérique d’en haut attendait la fin de la prohibition en découvrant la paresse. La riviera du nouveau monde commençait à concurrencer celle de l’ancien.

Errol Flynn

Errol Flynn aux commandes de son bateau.

Foulard en soie noué autour du cou et tee-shirt de marin porté fièrement, Errol Flynn fit monter les plus jolies starlettes sur son bateau, et le champagne se mit à couler à flot au-dessus du Pacifique. La Californie ne suffisant plus, on embarqua bientôt pour Acapulco, s’amuser sous le soleil mexicain, et danser sur des calypsos. Chanté par Lord Invader « Rum and coca cola », allait devenir un hit à la fin des années 30, avant d’être repris à la fin de la guerre par les Andrew Sisters.

Cary Grant

Cary Grant sur le marché aux fleurs de Nice dans "la main au Collet."

Le temps était désormais à l’expansion économique, et à l’oubli des horreurs passées. Libérée, la France continua à accueillir ses sauveurs, et les riches américains devinrent familiers des deux rivieras. Le style d’ailleurs s’était détendu sur les plages du sud. Le maillot de bain était désormais prêt à conquérir le monde, et l’on ne craignait plus d’exposer sa peau. Les bains de mer avaient été déclarés bons pour la santé, et il suffisait à la sortie de l’eau d’aller se changer dans une cabine en bois, pour passer une tenue légère adaptée aux grandes chaleurs. Un pantalon en lin par exemple, avec des mocassins sans lacet, une chemise ouverte et un foulard. Le soir appelait bien entendu des tenues plus formelles, et l’on passait un « tuxedo » avant de se rendre au Casino, même si les francais résistaient encore parfois à cet étrange machin américain dont les manuels de savoir-vivre nous enseignaient l’usage avec forte modération. L’élégance des deux rivieras était-elle devenue compatible ? Leur union eut en tout cas lieu en 1956, lorsqu’une jeune actrice d’Hollywood venu tourner pour Alfred Hitchcock sur la côte d’Azur tomba amoureuse du prince de Monaco, et se maria avec lui. La boucle était bouclée. 

Valentin Goux

Retrouvez les épisodes précédents de notre série sur l'histoire des vétements au soleil.

1. Introduction.

2. Le temps des colons.

3. Quand les militaires inventent le Bermuda.

4. Des paquebots pour l'orient.

Prochain épisode : Des révoltes politiques aux révolutions culturelles.

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